Yemen (Le Journal de Bruxelles) – La crise au Yémen s’aggrave après des frappes saoudiennes sur le port de Mukalla, que les autorités accusent d’avoir visé des armes destinées au Conseil de transition du Sud soutenu par les Émirats. Le gouvernement a décrété l’état d’urgence, fermé les frontières et suspendu la coopération avec Abou Dhabi, qui nie toute livraison d’armes et appelle à l’arrêt des attaques.
Frappes aériennes saoudiennes sur Mukalla et objectifs déclarés
Selon Trees Vanhoutte de VRT NWS, des avions de guerre saoudiens ont mené des frappes aériennes contre la ville portuaire méridionale de Mukalla, un centre urbain clé situé sur la côte yéménite de la mer d’Arabie. La partie saoudienne affirme que ces attaques visaient des cargaisons d’armes qui auraient été envoyées depuis les Émirats arabes unis et destinées au Conseil de transition du Sud, le puissant mouvement séparatiste actif dans le sud du Yémen.
Des responsables saoudiens soutiennent que plusieurs navires transportant des armes et des véhicules militaires pour le Conseil de transition du Sud auraient accosté à Mukalla ces dernières semaines. Ces bâtiments auraient appareillé depuis Fujairah, un port émirati majeur situé sur le golfe d’Oman, et auraient livré du matériel susceptible de faire basculer l’équilibre des forces en faveur des séparatistes dans le sud.
Riyad affirme que ces frappes étaient nécessaires pour empêcher un renforcement militaire supplémentaire d’un groupe dont les forces se rapprochent de plus en plus de la frontière saoudienne. Le royaume avertit que l’expansion du Conseil de transition du Sud a franchi une « ligne rouge », transformant un allié jusque-là toléré en un facteur potentiel de déstabilisation sur son flanc sud.
Justification saoudienne et précautions revendiquées
D’après le récit rapporté par Vanhoutte, l’armée saoudienne affirme avoir annoncé à l’avance l’attaque sur Mukalla par l’intermédiaire de l’Agence de presse saoudienne, contrôlée par l’État. L’objectif déclaré de cet avertissement préalable était de donner aux civils la possibilité de quitter les zones susceptibles d’être ciblées, afin de réduire les risques pour les non-combattants.
Les forces armées saoudiennes précisent également que les bombardements ont lieu de nuit afin d’éviter des dommages collatéraux. En mettant en avant à la fois l’annonce préalable et le choix du moment des raids, Riyad cherche à présenter l’opération comme une frappe soigneusement calibrée, centrée sur des objectifs militaires, plutôt que comme une attaque indiscriminée contre une ville portuaire densément peuplée.
Déclaration de l’état d’urgence au Yémen
Vanhoutte rapporte qu’en réponse aux frappes aériennes saoudiennes, le gouvernement yéménite a décrété l’état d’urgence. Cette mesure reflète la gravité avec laquelle les autorités d’Aden perçoivent l’escalade et le risque d’une instabilité accrue.
Dans le cadre de cette réponse d’urgence, tous les points de passage frontaliers ont été fermés. Cette décision vise probablement à renforcer la sécurité et à contrôler les mouvements de personnes et de marchandises dans un contexte de tensions élevées. Elle souligne également la crainte du gouvernement que la situation dépasse le cadre immédiat de la confrontation à Mukalla et ait des répercussions sur la cohésion interne et les relations extérieures du pays.
Suspension de la coopération militaire avec les Émirats arabes unis
Le même reportage de VRT NWS indique que le gouvernement yéménite a suspendu sa coopération militaire avec les Émirats arabes unis dans la lutte en cours contre le mouvement houthi. Il s’agit d’un tournant majeur, les Émirats ayant été un membre essentiel de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, intervenant dans la guerre au Yémen avec leurs propres troupes et forces alliées.
Les soldats émiratis encore présents au Yémen auraient reçu un ultimatum de 24 heures pour quitter le pays. Une telle exigence témoigne d’une rupture profonde de confiance entre les autorités yéménites et Abou Dhabi, du moins en ce qui concerne les opérations dans le sud et la question du soutien au Conseil de transition du Sud.
Réaction des Émirats arabes unis et démenti sur les livraisons d’armes
Vanhoutte note que les Émirats arabes unis se disent surpris par les frappes saoudiennes sur Mukalla. Abou Dhabi a appelé à l’arrêt de toutes les attaques, signalant qu’il ne partage ni la justification avancée par Riyad ni le récit d’une implication émiratie dans l’armement des séparatistes.
Les autorités émiraties insistent également sur le fait que les navires en question ne transportaient pas d’armes destinées au Conseil de transition du Sud. Ce démenti contredit directement les affirmations saoudiennes selon lesquelles les frappes visaient des cargaisons d’armement, et il met en lumière la profondeur des divergences au sein d’une alliance du Golfe longtemps présentée comme unie au Yémen.
Montée des tensions entre l’Arabie saoudite et le Conseil de transition du Sud
Les nouvelles attaques décrites par Trees Vanhoutte représentent un nouveau point de tension dans les relations entre l’Arabie saoudite et les séparatistes du Conseil de transition du Sud, soutenus par les Émirats arabes unis. Les deux camps, aux côtés d’Abou Dhabi, avaient auparavant combattu du même côté contre les Houthis, partageant l’objectif d’affaiblir ce mouvement rebelle aligné sur l’Iran et contrôlant une grande partie du nord du Yémen.
Jusqu’à présent, l’Arabie saoudite avait largement toléré l’influence croissante du Conseil de transition du Sud dans le sud en raison de son utilité dans la lutte plus large contre les Houthis. Toutefois, à mesure que les séparatistes ont consolidé leur contrôle sur de vastes zones méridionales et se sont rapprochés de la frontière saoudienne, la patience de Riyad s’est amenuisée. Le royaume estime désormais qu’une ligne rouge a été franchie, en particulier si des acteurs extérieurs sont perçus comme facilitant les ambitions militaires du Conseil de transition du Sud.
Crise humanitaire dans un contexte d’alliances changeantes
Le conflit avec les Houthis a déjà plongé le Yémen dans l’une des crises humanitaires les plus graves et les plus prolongées au monde. Vanhoutte souligne que des millions de Yéménites sont confrontés à des pénuries alimentaires aiguës et à un manque sévère de soins médicaux. Des années de guerre, de blocus et d’effondrement institutionnel ont détruit les infrastructures, érodé les moyens de subsistance et rendu une grande partie de la population dépendante de l’aide internationale.
La dernière escalade risque d’aggraver encore la situation humanitaire. L’état d’urgence, la fermeture des frontières et les frappes aériennes autour d’un port clé comme Mukalla pourraient compliquer l’acheminement de l’aide humanitaire et des importations commerciales, accentuant l’insécurité alimentaire et limitant l’accès aux fournitures médicales.
Les ambitions du Conseil de transition du Sud pour un Sud-Yémen indépendant
Selon le rapport de VRT NWS, le Conseil de transition du Sud, autrefois solidement intégré à la coalition contre les Houthis, contrôle désormais des portions de plus en plus vastes du sud du Yémen. Cette emprise territoriale lui a permis de mettre en place et de consolider ses propres structures administratives et sécuritaires dans les zones qu’il domine.
L’objectif ultime du Conseil de transition du Sud est de créer un État indépendant du Sud-Yémen, rétablissant les frontières d’avant 1990, lorsque le pays était divisé en deux États distincts. Les dirigeants du mouvement affirment que les populations du sud ont subi des décennies de marginalisation politique et économique sous le régime de l’unification, et que seule une indépendance retrouvée peut répondre à ces griefs.
Contexte historique : deux Yémen avant l’unification
Vanhoutte apporte un éclairage historique important en rappelant que, jusqu’en 1990, le Yémen actuel était composé de deux États distincts. Au nord se trouvait la République arabe du Yémen, souvent décrite comme une république relativement conservatrice et étroitement liée à l’Arabie saoudite. Au sud se trouvait la République démocratique populaire du Yémen, un État socialiste dont la capitale était Aden et qui bénéficiait du soutien de l’Union soviétique.
Les deux entités ont fusionné après la fin de la guerre froide pour former la République du Yémen. Le processus d’unification fut difficile et déboucha sur une guerre civile brève mais intense en 1994, au cours de laquelle les forces du nord imposèrent leur contrôle militaire sur le sud. Depuis lors, de nombreux Yéménites du sud se sentent marginalisés politiquement et économiquement, un ressentiment qui a nourri l’essor du mouvement séparatiste actuel.
Un Yémen à nouveau divisé ?
Le Conseil de transition du Sud cherche désormais à annuler cette unification et à proclamer à nouveau un Sud-Yémen indépendant, plus de trente ans après la fusion officielle. Cette ambition a des implications profondes, non seulement pour la configuration interne du Yémen, mais aussi pour la sécurité régionale et la diplomatie internationale.
L’Arabie saoudite, qui a longtemps défendu l’unité du Yémen comme rempart sur sa frontière sud, se retrouve aujourd’hui confrontée à une force qui combattait autrefois à ses côtés mais poursuit désormais un objectif fondamentalement différent. Les frappes sur Mukalla et la rhétorique autour d’une ligne rouge suggèrent que Riyad est de plus en plus disposé à recourir à l’action militaire pour contenir les avancées séparatistes, en particulier si celles-ci sont perçues comme soutenues par un acteur régional agissant à contre-courant de ses intérêts.
Fragmentation de la coalition anti-houthie
Les développements décrits par Trees Vanhoutte mettent en évidence la fragmentation croissante de la coalition initialement formée pour repousser les avancées houthies et rétablir l’autorité du gouvernement yéménite reconnu internationalement. Avec l’Arabie saoudite frappant des cibles supposément soutenues par les Émirats arabes unis et le gouvernement yéménite suspendant sa coopération militaire avec Abou Dhabi, le risque est réel de voir d’anciens alliés s’engager dans des confrontations directes ou indirectes.
Une telle fragmentation ne profite ni à l’État yéménite ni à sa population civile. Elle menace d’ouvrir de nouveaux fronts dans un conflit déjà extrêmement complexe, de détourner des ressources de la lutte contre les Houthis et de compliquer davantage toute tentative de règlement politique ou de coordination de l’aide humanitaire.
Perspectives
L’état d’urgence décrété après les frappes saoudiennes sur Mukalla marque une nouvelle phase dangereuse dans la longue guerre du Yémen. Ce qui avait commencé comme une intervention régionale contre un adversaire commun, les Houthis, est désormais de plus en plus imbriqué dans des agendas concurrents concernant l’avenir du sud du Yémen et le rôle du Conseil de transition du Sud.
Alors que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le gouvernement yéménite et les séparatistes réévaluent leurs positions, le risque est que le Yémen s’éloigne encore davantage de la stabilité et s’enfonce plus profondément dans la division. Pour les Yéménites ordinaires, déjà confrontés à l’une des pires crises humanitaires au monde, cette nouvelle escalade offre peu d’espoir d’amélioration et renforce la crainte que le pays ne se fracture à nouveau formellement entre le nord et le sud.