Taiwan (Le Journal de Bruxelles) – Le président taïwanais Lai Ching-te promet de défendre fermement la souveraineté nationale après des exercices militaires chinois provoquant des tensions, mettant en garde contre les retards budgétaires et un plan de défense de 40 milliards de dollars pouvant affaiblir la perception de la résolution de Taïwan, tandis que Pékin critique son discours, l’accusant de promouvoir l’indépendance de l’île et d’exacerber la confrontation démocratie-autoritarisme, Lai appelant à l’unité nationale pour éviter d’envoyer de mauvais signaux à la Chine.
Exercices Chinois Encercle Taïwan
Dans son discours du Nouvel An, le président taïwanais Lai Ching-te s’est exprimé sur fond d’une des démonstrations de force les plus intenses de Pékin autour de Taïwan ces dernières années.
Selon les autorités taïwanaises, la Chine a lancé cette semaine des missiles et déployé des dizaines d’avions de chasse, des navires de guerre et des garde-côtes pour encercler l’île principale lors d’exercices qualifiés de « hautement provocateurs » par Taipei. Pékin, qui considère Taïwan comme une partie de son territoire et n’exclut pas l’usage de la force pour l’annexer, a présenté ces manœuvres comme une réponse aux prétendues tendances séparatistes à Taïwan et au soutien croissant de pays étrangers envers l’île.
Ces exercices constituent le sixième grand cycle depuis 2022, année où la visite de la présidente de la Chambre des représentants américaine, Nancy Pelosi, avait provoqué la colère de Pékin et instauré un schéma de manœuvres régulières à grande échelle près de l’île.
Message Central de Lai : Défendre la Souveraineté
Lors de son allocution télévisée depuis le Bureau présidentiel, Lai a affirmé clairement sa position :
« Ma position a toujours été claire : défendre fermement la souveraineté nationale, renforcer la défense nationale et la résilience de toute la société, établir des capacités de dissuasion efficaces et construire des mécanismes démocratiques de défense robustes. »
Le président a lié la défense de la souveraineté à la protection de la démocratie taïwanaise, insistant sur la participation de la société dans la résilience et la dissuasion, plutôt que de s’appuyer uniquement sur les forces armées.
Il a également souligné que le soutien international à Taïwan « n’a jamais faibli », ajoutant que cela montre que « Taïwan n’est plus seulement Taïwan ». « Nous ne sommes pas seulement indispensables, nous sommes aussi une force fiable et responsable pour le bien de la communauté internationale », a-t-il déclaré, présentant l’île comme un partenaire démocratique clé et non comme un simple point de tension.
Contexte International : Ventes d’Armes Américaines et Avertissement Japonais
Ces exercices surviennent après une importante livraison d’armes américaines à Taïwan, soulignant le rôle de Washington comme principal soutien sécuritaire de l’île. Ces livraisons, comprenant des missiles avancés et d’autres systèmes, sont considérées cruciales pour maintenir la dissuasion dans le détroit de Taïwan, mais Pékin y voit une ingérence étrangère.
Le discours de Lai suit également les propos du Premier ministre japonais suggérant qu’une attaque contre Taïwan pourrait justifier une réponse militaire de Tokyo, illustrant que les tensions ne concernent plus seulement la Chine et les États-Unis, mais aussi des voisins inquiets des répercussions régionales sur la sécurité et les voies maritimes.
Avertissements sur le Budget et les Dépenses de Défense
Sur le plan national, Lai a averti que le blocage politique pourrait nuire à la posture sécuritaire de Taïwan. Il a mis en garde contre les retards parlementaires pour l’adoption du budget annuel et d’un projet de loi de défense supplémentaire de 40 milliards de dollars, susceptibles de remettre en question la « résolution de Taïwan ». « Face aux graves ambitions militaires de la Chine, Taïwan n’a ni le temps d’attendre, ni le temps pour les conflits internes », a-t-il déclaré, liant les blocages législatifs à la perception externe de faiblesse.
« Nous pouvons avoir des points de vue différents sur de nombreux sujets, mais sans défense nationale résiliente, il n’y aura ni nation, ni espace pour le débat », a ajouté Lai, insistant pour que la compétition politique ne compromette pas les bases de la sécurité et de l’État. Le gouvernement prévoit de porter le budget de défense à plus de 3 % du PIB en 2026 et à 5 % d’ici 2030, en se concentrant sur des systèmes plus légers et mobiles pour permettre une guerre asymétrique face aux forces chinoises, conformément aux recommandations américaines.
Réaction Virulente de Pékin : « Mensonges et Absurdités »
La Chine a réagi rapidement et sévèrement au message de Lai. Selon l’agence Xinhua, Chen Binhua, porte-parole du Bureau des affaires taïwanaises de Pékin, a qualifié le discours de Lai de « rempli de mensonges et d’absurdités, d’hostilité et de malveillance ». Il a accusé le président taïwanais de promouvoir la « fausse idée de l’indépendance de Taïwan » et de provoquer la confrontation dans le détroit, répétant « l’ancienne ritournelle démocratie contre autoritarisme ».
Pékin considère le Parti démocratique progressiste (DPP) de Lai comme un mouvement pro-indépendance et rejette sa présentation du différend sino-taïwanais comme un affrontement entre une démocratie et un État autoritaire. La Chine affirme que toute déclaration d’indépendance formelle franchirait une ligne rouge et exerce des pressions militaires et diplomatiques pour isoler Taïwan.
Sixième Exercice Majeur Depuis 2022
Les nouveaux exercices s’inscrivent dans un schéma de pression croissante autour de l’île. Le dernier cycle était le sixième depuis 2022, lorsque la visite de Nancy Pelosi avait provoqué une réaction furieuse de Pékin et des exercices de tir réel incluant missiles survolant Taïwan et atterrissant près des voies maritimes. Depuis, l’APL effectue régulièrement des opérations à grande échelle simulant blocus, frappes conjointes terre-mer-air et encerclement de l’île.
Taïwan a réagi en augmentant ses dépenses de défense et en se concentrant sur une stratégie asymétrique avec armements mobiles tels que missiles anti-navires, drones et systèmes de défense côtière pour compliquer toute attaque chinoise. Washington a toutefois exhorté Taipei à accélérer la mise en œuvre, avertissant que les retards pourraient affaiblir la dissuasion.
Crise Politique Intérieure et « Unité, Pas Division »
Le discours de Lai intervient après une période turbulente sur le plan intérieur, marquée par une attaque meurtrière dans le métro de Taipei, qui a fait trois morts et soulevé des inquiétudes sur la sécurité publique et la cohésion sociale. La crise politique oppose également le gouvernement à l’opposition majoritaire au parlement (KMT et TPP), furieuse après le refus du Premier ministre Cho Jung-tai (DPP) de signer des amendements soutenus par l’opposition.
Lai a appelé à la réconciliation politique : « J’espère que nos partis au pouvoir et dans l’opposition pourront rester unis. Ce n’est qu’à travers l’unité, et non la division, que nous éviterons d’envoyer de mauvais signaux à la Chine ». Ces propos soulignent que la discorde interne pourrait être interprétée par Pékin comme une opportunité de coercition ou d’agression.
Défense Asymétrique et Pression Américaine
Au-delà du budget, l’agenda de défense de Lai vise à recalibrer la posture militaire de Taïwan. L’augmentation des dépenses vise à financer des capacités « porcupine » pour absorber un premier choc et rendre toute invasion coûteuse, incluant production de missiles indigènes, patrouilleurs rapides, bases renforcées et cyberdéfense, complétant les ventes d’armes américaines.
Cependant, les États-Unis font pression pour que ces plans soient pleinement mis en œuvre, avertissant que Taïwan privilégie parfois des plateformes prestigieuses plutôt que les systèmes distribués nécessaires à la guerre asymétrique, et encourageant réformes de la formation, mobilisation des réservistes et logistique.
Cadre du Conflit : Démocratie vs Autoritarisme
La rhétorique de Lai sur les mécanismes de défense démocratiques et la « résilience de toute la société » s’inscrit dans une narrative plus large présentant Taïwan comme une démocratie de première ligne. Il a souligné que l’île est une « force fiable et responsable pour le bien de la communauté internationale », et que le soutien des partenaires prouve son rôle indispensable pour la stabilité régionale et les valeurs démocratiques.
Pour Pékin, le conflit se résume à achever ce qu’il considère comme la réunification nationale, tandis que pour Taipei, il s’agit de préserver un mode de vie démocratique. L’accusation de Chen Binhua selon laquelle Lai incite à la confrontation montre l’écart profond entre les deux parties sur la souveraineté et la compréhension même du conflit.
Perspectives : Tension Accrue et Unité Incertaine
Le discours du Nouvel An de Lai Ching-te s’adresse à la Chine, aux partenaires internationaux et à un public national divisé. À l’international, son engagement à défendre la souveraineté et à accélérer le renforcement de la dissuasion vise à montrer que Taïwan ne cédera pas malgré l’ampleur des exercices chinois. Sur le plan intérieur, il avertit que les retards budgétaires et les conflits politiques pourraient remettre en question la « résolution de Taïwan ».
Avec Pékin qualifiant ses propos de « mensonges et absurdités » et poursuivant ses exercices comme mesures de contrepoids, et avec l’opposition poussant des procédures d’impeachment, Lai doit gérer à la fois une crise sécuritaire externe et une confrontation constitutionnelle interne, insistant sur le fait que « seule l’unité, et non la division, peut éviter d’envoyer de mauvais signaux à la Chine ».